L’école Sainte Thérèse dans laquelle j’ai été scolarisée durant la primaire n’était pas ce qu’on pourrait qualifier d’endroit d’épanouissement, émancipateur et propice à l’acquisition de savoirs.
Cette école construite en 1930, dédiée originellement aux filles, est dirigée par la Congrégation des filles du Saint-Esprit. Dans les années 80, il n’y avait plus de sœurs mais l’idéologie catholique restait tenace. J’ai vite compris que la parole des enfants n’avait peu de poids, qu’il était impensable de remettre en question la parole ou les actes des adultes. Tout comportement considéré comme “déviant” était vivement réprimandé sans aucune explication. Un sentiment de honte s’empara alors de moi.
La honte de me sentir différente, la honte de ne pas réussir à faire comme les autres et l’impossibilité de me sentir singulière, une personne à part entière. Alors j’ai appris à mentir pour faire plaisir et dire pardon pour tout et n’importe quoi, sans réellement comprendre ce que j’avais fait de mal. Un peu comme Horty Bluett dans Cristal qui songe qui est renvoyé de l’école pour avoir mangé des fourmis.
C’est certainement à ce moment que j’ai commencé à avoir des difficultés à respirer. Cet environnement était asphyxiant. J’ai appris à courber l’échine, respirer par petites bouffées comme un oisillon. On m’a dit plus tard que je respirais à l’envers.
La cour de récréation était un grand rectangle avec au milieu de quoi jouer au foot, à des jeux de ballons, et en contrebas, un autre terrain de foot. Tout ça pour les garçons.
Les filles jouaient autour des terrains de foot, longeaient les murs là où ça ne dérangeait pas.
J’étais visiblement une fille. Je voulais jouer au foot mais ma peur des ballons rendait l’exercice compliqué. J’ai vite été qualifiée de nulle et exclue du groupe des garçons. Alors j’ai rejoint les autres filles et les garçons maladroits qui jouaient le long de ce grand rectangle. Cela ne me posait pas trop de problème parce que j’aimais jouer avec les filles, j’aimais leur compagnie. Et surtout, je les trouvais belles.
Une fois exclue des gigantesques terrains de foot, j’avais, à juste titre, la sensation de raser les murs; sans pouvoir courir dans tous les sens et jouer comme mon corps et ma tête me le demandaient. C’était un peu comme d’escalader une cage à écureuil de crinoline. Mon imagination et mon corps se trouvaient bridés. Puisque je n’avais qu’une cage pour jouer, pas de problème, je serais un écureuil, ou plutôt un singe. J’étais agile. Et maligne.
Il y avait un endroit où je pouvais vraiment vivre des aventures. Après le deuxième terrain de foot en contrebas de la cour. Il fallait grimper sur un talus et il y avait une petite forêt où il nous était interdit de s’aventurer. C’est là que je pouvais enfin jouer et me sentir moi-même. Une clairière qui portait un peu mon prénom. Claire. Claire-hier. Là, je me sentais enfin moi-même et je pouvais laisser libre court à mon imagination.
C’était des institutrices qui nous faisaient classe. Certaines étaient souriantes et appréciées des enfants, d’autres sévères et revêches. Mais quelque chose clochait. Les punitions : Mettre un enfant « cul nu » au coin par exemple, prendre les élèves à parti pour asseoir sa domination et ainsi isoler les élèves considérés comme déviants. Les coups de règle sur les doigts. Et les chansons de merde. Vraiment, c’était infecte et ça sonnait toujours faux. Çà me rendait dingue de plus que nous avions l’obligation d’y mettre tout notre cœur. C’était pour Jésus, “notre sauveur” quand même. C’était super drôle de les voir chanter faux avec autant d’énergie et de conviction, nous reprendre à l’infini pour je ne sais quelles raisons, jusqu’à ce que ce soit “parfait”.
Maintenant je sais qu’elles chantaient faux (j’ai l’oreille absolue) au-delà de la médiocrité des compositions. Pas grave. On peut chanter faux, avoir mauvais goût et aucun sens du rythme comme c’est le cas chez nombre de catholiques. Mais maltraiter les enfants c’était la goutte d’eau.
Je crois que le pire dans cette éducation monotone et teintée de bondieuserie était cette règle tacite. Il n’y a pas de bonnes questions. La curiosité n’avait pas sa place à l’école Sainte Thérèse. Il fallait être une bonne petite fille sage, propre et obéissante. ET se taire, surtout face à l’injustice. Car l’injustice était notre matière principale.
Les violences éducatives étaient la norme et cela rendait impossible les apprentissages. Alors je rêvassais et laissais mon corps dans la classe pour m’évader dans ma tête et me promener dans la cour par la pensée. C’est mon imagination qui m’a permis de tenir le coup.
Je me dissociais pour survivre à cet enfer teinté de fausse bienveillance et d’amour pour son prochain.
Et je pense sincèrement qu’elles pensaient bien faire. Mais comme ils disent :”l’enfer est pavé de bonnes intentions”.
Je ne sais pas ce qui m’a fait exploser ce jour-là. Mlle P qui m’avait humiliée devant toute la classe parce que j’avais dit que certaines balances se taraient et qu’elle avait cru que je disais le mot « taré » comme une insulte. Ou parce que j’avais été au coin pour avoir fait un bisou sur la bouche à une fille. Je ne me souviens plus. Toujours est-il que je suis allée rodée autour de l’école un dimanche matin. Le lendemain. Le dimanche, mon jour préféré. Le jour du Seigneur !
J’aimais bien pénétrer dans l’enceinte de l’école les week-end. Déjà parce que c’était interdit et puis parce que ça me permettait de revivre les situations d’injustice vécues la semaine et d’en devenir l’actrice principale. De reprendre le contrôle. De surmonter les traumatismes de la semaine.
Un peu comme quand on regarde des pornos super violents pour se masturber alors qu’on a subi des viols. Dans mes fantasmes je ne subis plus, je reprends le contrôle.
Et là, je ne sais pas ce qui m’a pris. Je me suis sentie envahie d’une colère immense. Mais ce n’était pas uniquement ma colère, c’était la colère de toutes les petites filles à qui on empêchait de poser des questions, de jouer où elles veulent dans la cour, y compris avec les garçons. Aux petites filles qui n’avaient pas envie d’être toujours sages et de chanter ces horribles chants religieux, ennuyeux à mourir et mal interprétés. Ces petites filles à qui on interdisait de poser des questions. Ces petites filles qui n’avaient pas le droit de se salir et ne pouvaient donc pas jouer. Ces petites filles qui n’avaient à peine le droit de respirer.
Cette école nous bridait, nous maltraitait et ne nous apprenait que la soumission.
Alors j’ai pris des pierres et je les ai lancé de toutes mes forces contre des vitres. Je faisais la guerre et réparais les injustices. J’exprimais enfin ma colère et ma frustration et je n’étais pas seule. Nous étions une armée.
Une Armée de Petites Filles en Colère.
J’ai pris les pierres, je les ai sorties de mes poches. Cet endroit nous enfermait, je me sentais engoncée, il fallait tout exploser.
PAF ! une pierre. On est dimanche, il ne se passe rien.
PAF ! Une deuxième dans la gueule de Jésus.
PAF ! Une troisième pour Dieu. Allez tous et toutes vous faire voir ailleurs.
Je reprends ma liberté avec mon Armée de Petites Filles en Colère.

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